« A Woman at Work » : portrait de la photographe documentaire Olivia Gay

Que signifie aujourd’hui « s’engager » quand on est photographe ? Comment restituer sans a priori le vécu des personnes que l’on rencontre ? Qu’est-ce qu’une photographie documentaire, voire sociologique ?

Ce sont ces questions qu’Olivia Gay intègre dans ses réflexions, héritière en cela de la volonté de Cornell Capa, fondateur en 1974 du Centre international de la photographie à New York, d’agir en photographe « concerné », et de la pensée de Max Weber sur la sociologie compréhensive. C’était aussi le leitmotiv du photographe Abbas, récemment disparu, et c’est cette manière d’envisager leur travail qu’elle apprécie chez des signatures telles que Rineke Dijkstra ou Mary Ellen Mark, toutes deux attachées à transmettre l’humanité de leurs sujets dans des projets au long cours, patiemment réalisés.

Jacques Rancière nous dit que « le partage du sensible fait voir qui peut avoir part au commun ». Olivia Gay décortique ce qui construit notre individualité autant que nos relations au collectif et nous aide à comprendre quelle est notre place au sein d’une même humanité. L’émotion esthétique, autant celle de la photographe que la nôtre, nous parle aussi de la possibilité d’un monde commun, malgré tout ce qui nous peut nous séparer. Avec elle, nous faisons un pas vers les autres.

________________

Le travail d’Olivia Gay est à retrouver sur son site internet et sur son compte Instagram (@oliviagayphotography), et son interview par Yannick Le Guillanton est à écouter sur Soundcloud ou sur notre site.

________________

 

YULEISY, JEUNE CUBAINE DANS SON SALON À LA VIEILLE HAVANE, CUBA, 1998 © OLIVIA GAY, SÉRIE JINETERAS


________________

Olivia Gay a choisi de quitter Paris et le monde de la presse au début des années 2000, pour se donner la liberté et le temps de conduire des projets plus personnels, loin des besoins d’immédiateté et d’urgence des médias et avec le souci de se rapprocher de l’arte povera et de son économie de moyens. Son parcours est à la jonction entre l’âge d’or du photojournalisme, dont elle a gardé l’agilité de la pratique (des dispositifs simples, du matériel de reporter pour aller vite et être capable de se déplacer facilement, sans être alourdie par le materiel) et celui des nouvelles pratiques liées à l’émergence des réseaux sociaux et de l’image partagée et conversationnelle, où elle est présente.

Petite, la photographie était déjà présente dans son univers familial. D’abord, un père photographe amateur : il lui montre comment « trouver le bon angle » lors de ses sorties sur les bords de Loire et lui prête volontiers son Minolta. À 15 ans, elle s’inscrit au photo-club d’Orléans et c’est là que se produit le premier émerveillement, quand, par le miracle de la technique et de la chimie, l’image se révèle dans l’intimité de la chambre noire où elle apprend à développer ses images. Elle fait alors poser ses camarades, sans doute inspirée par les photographies de mode en noir et blanc que sa maman, apprentie mannequin dans ses jeunes années, a conservées dans un grand book qu’elle montre volontiers pendant les réunions familiales.

Après des études d’histoire de l’art à Bordeaux pour concrétiser une envie déterminée à être photographe, elle fait une tentative pour intégrer l’école de photographie d’Arles (elle sera finalement diplômée en 2016), concours pour lequel elle étudie Lewis Hine et qui l’incite à revenir à Boston (elle a passé sa petite enfance aux États-Unis). C’est donc de l’autre côté de l’Atlantique qu’elle fait ses premiers pas dans une école photo, où le melting pot est autant dans la composition du public des étudiants que dans la pluralité des nombreuses personnalités invitées. Elle découvre et savoure l’apprentissage de la technique, le faire : c’est dans ces années-là qu’elle est inspirée par la photographie documentaire américaine, « le rapport sacré à l’œuvre et au regard porté sur l’œuvre, notamment celles qui ont trait au religieux, les corps entre eux, les interactions au sein du groupe quand on fait partie d’une communauté. »

Elle pose les bases de son travail : la place de l’individu au sein du collectif, leurs interactions, avec une prédilection pour les mondes où l’art est censé ne pas être présent.

Quand elle se décide à quitter son poste d’iconographe au sein de Contact press images, l’agence fondée en 1976 par Robert Pledge et David Burnett où elle est entrée quelques mois plus tôt grâce à un heureux concours de circonstances, elle s’éloigne de New York et de cette première expérience professionnelle dans la photographie pour s’installer à Paris. Elle montre ses images de jeunes prostituées à Cuba au journal Libération, qui lui confie alors ses premières missions.

________________

 

ESLINDA ET PEDRO APRÈS LE SEXE, DANS LA VIEILLE HAVANE, CUBA, 1998 © OLIVIA GAY, SÉRIE JINETERAS

________________


« Je suis une femme qui photographie d’autres femmes, avec un regard humaniste. » 

Pendant plusieurs années, elle photographie pour la presse. C’est quand elle quitte Paris pour l’Orne que les choses changent. Elle a le temps de chercher puis d’affirmer une démarche résolument tournée vers les femmes. Bien avant que l’égalité femmes-hommes devienne un sujet de premier plan au sein de notre société, Olivia Gay s’est donc intéressée à la place de la femme, à l’évolution de son image, mais surtout aux communautés de femmes, liées entre elles par leur travail ou un choix de vie, avec une volonté d’inclusion des sujets dans sa réflexion photographique.

En effet, elle ne conçoit pas son travail sans qu’il y ait échange, réciprocité. Avec les femmes qu’elle photographie, « c’est une participation où le dialogue s’installe, où l’image fixe s’élabore par le lien créé entre celle qui regarde et celle qui est regardée. C’est une collaboration où s’élabore la raison d’être du travail et des processus relationnels qu’il faut installer avant toute prise de vues. Un besoin de réciprocité. Prendre et donner, son temps, sa créativité, sa poésie. »

Qu’elles photographie des prostituées, des femmes de la nuit (stripteaseuses, belles de bar), des modèles vivants, des femmes sur leur lieu de travail (caissières, ouvrières, paysannes), des religieuses, des femmes incarcérées, des déplacées ou des femmes en résidence d’hébergement social (Palais de la femme), elle se donne le temps de regarder, mais aussi de s’interroger sur son propre regard : de la même manière qu’il existerait un « male gaze », y a-t-il un regard spécifiquement féminin ? Fait-elle elle aussi partie d’une communauté, celles des femmes photographes ?

________________

 

© OLIVIA GAY, SÉRIE MERETRIZ ARGENTINA

 

COFFRETPACK, USINE DE CARTONNAGE, L’AIGLE © OLIVIA GAY 2018, SÉRIE LES OUVRIÈRES DE L’AIGLE

 

© OLIVIA GAY, SÉRIE LES DENTELLIÈRES DE CALAIS

 

© OLIVIA GAY, SÉRIE LES GRÉVISTES DE LISI


________________

Mais ne vous trompez-pas, elle ne cherche ni à témoigner, ni à dénoncer. Pour elle, les femmes ne sont pas invisibles puisqu’elles existent, il suffit simplement de les regarder. Non, ce qui l’intéresse, « c’est la question du réel, et la manière dont la photographie parvient ou non à retranscrire ce réel, à l’interpréter, à le représenter, c’est une manière de me, de nous relier. » Comme au Mali, dans un petit village situé à quelques heures de Bamako, où elle a accompagné les femmes du village à photographier leur quotidien, devenant cette « présence acceptée » chère à Roland Barthes.

 

SALIMATU, KOLONDIMBA, MALI, 2009 © OLIVIA GAY, SÉRIE KOLONDIMBA


________________

Une photographe de la couleur

« Même quand ils sont entre eux, les corps sont encore seuls, il y a une forme de solitude, même dans le groupe. […] Ce qui me passionne, c’est de regarder comment on interagit, comment on passe du soi à l’autre, de notre individualité au collectif. […] Grâce à l’art, j’arrive à enrichir mon regard sur les vivants. »

Olivia Gay à Yannick Le Guillanton, avril 2020

Depuis ses années de formation à Boston où un professeur génial lui a appris à utiliser la couleur, à l’expérimenter, « à la ressentir concrètement », elle ne conçoit son travail que par son prisme. Pour elle, la « couleur est révélatrice de nos sociétés, de nos conditions de vie, et révèle beaucoup de choses de nos modes de vie. » La lecture du livre référence de Kandinsky, Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, autant que sa culture muséale et l’observation attentive des maîtres flamands ou italiens, des retables notamment, ont guidé la manière dont elle appréhende la gamme chromatique comme l’étude des corps. La couleur, dit-elle, est « une résonance intérieure avec l’âme, une dynamique, une abstraction ».

Olivia Gay se plaît aussi à rappeler que « color », une des étymologies du mot « couleur », se rattache au groupe celare, qui signifie « cacher, tenir secret, ne pas dévoiler ». La couleur recouvrirait et cacherait la surface des choses, elle dissimulerait la réalité, comme le fard sur les joues des Jineteras de Cuba…

Isabelle Sorente souligne l’omniprésence du gris dans nos décors urbains, « cette tache aveugle », « la couleur de la tiédeur et de l’angle mort ». Elle dit que « toute tache grise dissimule des couleurs emprisonnées et criantes qu’il s’agit de libérer. Le gris est la couleur du pratique, du fonctionnel, de la gestion, la couleur qui va avec tout. Mais ce qui semble fonctionnel et rentable […], loin d’être banal ou inoffensif, est aussi le plus susceptible de dévorer les couleurs, c’est-à-dire la vie même. » C’est ce contraste saisissant qui saute aux yeux entre le gris des usines et des vêtements de travail des ouvrières de L’Aigle ou des dentellières de Calais, le gris des déplacées de Palestine ou de La Loupe, et les couleurs éclatantes, et sans pitié, des favelas de Rio ou des photographies des prostituées cubaines ou brésiliennes. Comme Isabelle Sorente, Olivia Gay nous interpelle : « Et si la richesse se mesurait aux couleurs ? »

________________

 

DOMESTICA, RIO DE JANEIRO, 2012 © OLIVIA GAY, SÉRIE CONTEMPLACOES

 

FATIMA DANS L’EAU JAUNE, PARIS, 2017 © OLIVIA GAY, SÉRIE RÉSIDENTES, PALAIS DE LA FEMME

________________


Les images d’Olivia Gay, ce sont des visages, des corps, des regards de femmes, des fenêtres ouvertes sur leur intimité, à la fois fragilité et force. Une certaine solitude malgré la présence d’autres corps. Frontaux ou lointains, déterminés ou offerts, ces regards et ces corps sont émouvants, toujours. Sa recherche formelle est intrinsèquement liée à sa réflexion intellectuelle. Avec son travail artistique, elle enrichit sa propre perception du monde réel, et fait entrer sa quête au sein de communautés où l’art fait certes défaut mais où la vie est là, pleine. Rendre aux femmes la réalité de leur beauté, n’est-ce pas cela le message que l’on se doit de retenir ?

Baudelaire disait que « le beau est toujours bizarre ». Les photographies d’Olivia Gay tissent un fil d’Ariane entre toutes ces individualités, qui forment ainsi un ensemble cohérent, harmonieux, faisant naître une conversation invisible entre elles. Leurs couleurs ardentes nous disent que ces femmes sont profondément vivantes, agissantes, malgré la fixité de l’image. Elles sont comme la lumière qui irradie l’image et les libère de son emprise. Regardons-les.

________________

 

MAISON D’ARRÊT © OLIVIA GAY, SÉRIE INCARCÉRÉES, VUES INTÉRIEURES

 

SARA, 2014 © OLIVIA GAY, SÉRIE RÉSIDENTES, PALAIS DE LA FEMME

________________


Olivia Gay : oliviagay.com et Instagram @oliviagayphotography

________________


Partagez l’article sur vos réseaux sociaux :

Partager sur facebook
partager
Partager sur twitter
Tweeter
Partager sur linkedin
informer
Partager sur email
Envoyer

Découvrez nos autres articles

Podcast L’Œil écoute #9 : Sylvie Hugues

Sylvie Hugues compte parmi les personnalités les plus investies pour défendre la photographie sous toutes ses formes. Certains pourraient la qualifier d’incontournable

Une réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

vel, Nullam Sed ut dolor. quis, non ipsum dolor Curabitur ut ante.