// Rencontre avec le photo-journaliste Olivier Thomas //

Derrière l’objectif, quarante ans de photo-journalisme.

La pratique d’Olivier Thomas s’ancre dans un corps à corps avec le présent. Depuis quarante ans, le photographe de presse cherche à en saisir la consistance sur le terrain. À l’occasion d’une rencontre chez lui, à Paris, il revient sur son parcours et sur l’évolution de son métier.

Né dans les années cinquante en Lorraine, Olivier Thomas commence très jeune à capturer des fragments de son quotidien : « Mon grand-père maternel était un dingue de photo et il m’a filé le virus. […] Il m’a offert un appareil photo, je m’en souviens encore, un Dacora Dignette Prontor 250 S. Et, à partir de sept ans, j’ai fait mes photos et j’ai toujours voulu être photographe ».

Après le club photo du lycée, il rejoint les bancs de la Fac puis ceux d’une école spécialisée. Il devient ensuite assistant et continue à perfectionner sa pratique personnelle. Dès lors, il « revisite en permanence » les œuvres d’Henri Cartier-Bresson et d’Ernst Haas, précurseur des recherches sur la photographie couleur. Deux de ses références majeures.

En 1975, son premier reportage en Irlande du Nord confirme son désir de faire de la photographie son métier. Débute une longue carrière qui l’amène à couvrir de nombreux événements en France et à l’étranger (États-Unis, Liban, Algérie, Espagne, Italie, etc).

À l’époque florissante du photo-journalisme (1970-1990), il répond aux commandes de Paris-Match et des journaux américains. En échange de l’exclusivité de leurs meilleurs clichés, le Times et Newsweek remboursent tous les frais professionnels des reporters. Les pellicules et les tirages transitent alors entre Paris et New York par le Concorde, se jouant des décalages horaires. 

« Le photo-journalisme a été tué par l’AFP. »

Préférant les structures alternatives aux célèbres agences comme Gamma, Sygma et Sipa, il fait partie des fondateurs de plusieurs structures coopératives, comme Atelier Presse et Illustration.

Olivier Thomas est aujourd’hui membre de Divergence. Créée en 2004 d’après une idée de Jacques Torregano, l’association (Fedephoto est devenue Divergence en 2012) met à disposition des photographes une plateforme leur permettant de diffuser leurs images sur Internet tout en protégeant leurs droits d’auteurs.

« Le photo-journalisme a été tué par l’AFP », affirme le photographe qui explique que les photographes salariés, locaux ou expatriés mal payés, en particulier dans des pays comme la Syrie ou l’Afghanistan, « saturent le marché ». Portées par le passage au numérique, l’Agence France Presse et les banques d’images comme Getty Images livrent une concurrence féroce aux plus petites agences et aux photo-journalistes indépendants. 

Olivier Thomas se souvient des poubelles de L’Express qui, au début des années 2000, dégorgeaient de planches-contacts. L’utilisation croissante des images d’amateurs prises au téléphone portable relève selon lui du même phénomène « d’uberisation du métier » : « Ces images sont utilisées par la télévision, y compris par les journaux qui défendent la photographie. […] L’iPhone a fait beaucoup de mal ». Et le photo-journaliste de conclure :

« Il y avait une vraie demande d’images payantes. Aujourd’hui, la demande existe mais les images doivent être gratuites. […] Les commandes corporate prennent l’ascendant sur la presse ».

Les images doivent aussi répondre à certaines normes. Le photographe, qui a suivi les campagnes présidentielles de Nicolas Sarkozy et les sorties publiques d’Emmanuel Macron, alors Ministre des Finances, raconte l’effervescence de ces moments où tout peut basculer : « C’est passionnant parce qu’on est cinquante à faire la même scène et qu’il faut essayer de se démarquer. […] Il faut essayer de déborder la communication officielle, la contourner ».

Dans une volonté de maîtrise totale de leur image, la couverture de certaines personnalités politiques est par ailleurs devenue la chasse gardée des grosses agences : « Macron a éliminé tous les indépendants. On n’a plus accès à l’Élysée ».


« L’Amérique m’a toujours fait rêver », confie le photographe. Comme Garry Winogrand, dont les clichés le fascinent, Olivier Thomas aime utiliser un objectif grand angle pour obtenir une image nette et lumineuse avec une importante profondeur de champ. Ici comme là-bas, il photographie les paysages des campagnes et des villes ainsi que leurs habitants, « souvent surprenants », figés, parfois de très près, dans leurs activités ordinaires.

Sa curiosité envers ce qui est humain l’a conduit également à se rendre sur des zones de guerre (à plusieurs reprises, il manque d’y laisser sa peau). Plus récemment, à donner un visage à la foule des manifestants pour le Mariage pour tous ou celle des Gilets Jaunes. 

À une époque où le « signe tombé par hasard » se confond avec le « signe fait exprès1 », force est d’admettre avec Olivier Thomas qu’« une photo […] ne change plus la face du monde ». Entre poésie du banal et témoin d’un climat social et politique, le photo-journalisme nous rappelle de rester attentif au système de production et de distribution des images ainsi qu’à la valeur qui leur est accordée. 

À l’heure où l’abondance d’images dépasse notre capacité d’analyse et où leur détournement n’a jamais été aussi aisé, quel sens pouvons-nous leur donner ? 

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Ida Simon-Raynaud

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1 Italo Calvino, Cosmicomics, cité dans Georges Perec Espèces d’espaces, Éditions Galilée, 1974/2000, p. 158

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