« La couleur en photographie » : c’est le thème d’une nouvelle série d’entretiens menés par notre rédaction en 2020

« La couleur est plus forte que le langage. »

MARIE-LAURE BERNADAC (extrait de son livre rétrospective sur Louise Bourgeois).
Conservateur général honoraire, elle a travaillé au Musée Picasso, puis dirigé le cabinet d’art graphique du Centre Pompidou, avant d’être directrice adjointe du CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux, puis chargée de l’art contemporain au Musée du Louvre de 2003 à 2013.

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Pourquoi s’intéresser à la couleur ?

Hervé Fischer, auteur du livre Les Couleurs de l’Occident paru en 2019, démontre que chaque société possède son système de couleurs, et que « l’indicateur sociochromatique permet de caractériser l’évolution des sociétés selon leur degré d’intégration ou de déstructuration sociale ». Sa recherche s’appuie sur une analyse du travail des peintres, qu’il qualifie de « baromètres sociaux » dans la mesure où ils « se coulent dans les usages en vigueur, ils s’y confrontent pour exprimer des préoccupations personnelles ou nouvelles en résonance avec leur époque. Ils témoignent, par leur sensibilité propre, des évolutions sociales en les enregistrant, en les devinant, en les prophétisant. »

Le 3 juillet 1839, l’invention de la photographie est officiellement présentée par François Arago à la Chambre des députés puis à la Chambre des pairs. Elle naît dans un mouvement de grande effervescence intellectuelle et scientifique dans le monde occidental : c’est l’époque des grandes découvertes techniques qui voit l’émergence d’appareils de production mécanisés, des modes de communication modernes et des avancées significatives en termes de gouvernance politique et de liberté d’expression. La photographie apparaît dans cet élan de création d’une société industrielle, urbanisée et démocratisée.

Dès 1839, des voix s’élèvent contre cette nouvelle pratique, la traitant de « sacrilège » ou d’« invention diabolique » (Honoré de Balzac) ou estimant que le daguerréotype fait perdre au corps son essence constitutive. Baudelaire, en 1859, dit des photographes qu’ils sont « des peintres manqués, trop mal doués ou trop paresseux pour achever leurs études ».

Pourtant, la photographie détrône très vite la peinture : au milieu du xixe siècle, les modes de représentation en vigueur ont perdu leur crédibilité, au profit de la photographie. Cette dernière est apparue comme l’outil magique pour refondre le régime de vérité. L’image photographique entre dans la fabrication du réel aux yeux de tous. Avec le temps qui passe, ces images passent également du champ d’étude de « la vérité du présent » à celui de « la vérité du passé »1. L’image photographique, mieux que la peinture ou le dessin, permet non plus de représenter, mais d’obtenir une image précise et exacte, de « rendre visible ».

 

« À l’inspection de plusieurs des tableaux qui ont passé sous vos yeux, chacun songera à l’immense parti qu’on aurait tiré, pendant l’expédition d’Égypte, d’un moyen si exact et si prompt […]. Pour copier les millions et millions d’hiéroglyphes qui couvrent, même à l’extérieur, les grands monuments de Thèbes, de Memphis, de Karnak, etc., il faudrait des vingtaines d’années et des légions de dessinateurs. Avec le Daguerréotype, un seul homme pourrait mener à bonne fin cet immense travail.  »

Compte rendu de la séance du 19 août 1839 devant l’Académie des Sciences de Paris (extraits)

Arago n’avait-il pas déjà prédit en 1839 : « Quand les observateurs appliquent un nouvel instrument à l’étude de la nature, ce qu’ils en ont espéré est toujours peu de chose relativement à la succession de découvertes dont l’instrument devient origine. En ce genre, c’est avec l’imprévu qu’on doit particulièrement compter2. »

Jusque dans les années 1930, la photographie s’écrit surtout en noir et blanc ; les photojournalistes du début du xxe siècle dans l’Allemagne de la république de Weimar utilisent le Leica dès qu’il apparaît en 1925. Puis, avec le développement de nouvelles techniques, la couleur fait son apparition à la fois lors de la prise de vues (pellicules couleur) et de la révélation des images et lorsque l’image doit s’imprimer ‒ la couleur permet la naissance de l’âge d’or de la presse magazine. Si le xixe siècle sacre le portrait individuel, le xxe siècle devient celui du portrait collectif.

Malgré le fait que le monde s’offre à nos yeux en couleur et que la représentation du réel imposerait logiquement son usage, les photographes continuent de photographier en noir et blanc. D’autres au contraire, à la manière des peintres, utilisent la couleur pour créer des univers visuels singuliers, qui font la signature de certains. Citons par exemple Gueorgui Pinkhassov ou Saul Leiter. D’ailleurs, ces photographes de la couleur, ou coloristes, sont souvent mis en comparaison avec des peintres, comme Edward Hopper dont le travail possède un caractère éminemment photographique. En 2017, l’historien de la photographie Michel Poivert a d’ailleurs consacré un ouvrage sur le sujet : Peintres photographes : de Degas à Hockney.

 

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Il faut revenir aux propos d’Henri Fischer et opérer en toute liberté un glissement de son analyse vers la photographie. Aujourd’hui que la photographie est entrée dans le champ artistique, et que les frontières se font toujours moins nettes entre photographie et peinture, entre document et expression, il nous semble important de chercher à comprendre quel rôle joue la couleur dans la photographie, comment les photographes intègrent cette notion dans leur travail, et, in fine, s’il est possible et pertinent de faire entrer la photographie et la couleur dans le champ d’étude sociologique : la photographie, appréhendée par le prisme de la couleur, permet-elle, elle aussi, de définir une société ?

À l’heure de la profusion des images et de la suprématie de l’image partagée (1,1 milliard d’utilisateurs actifs mensuels sur Instagram en 2019), cette question est, selon nous, cruciale.

 

Pour inaugurer cette série autour de la couleur, nous avons interrogé le photographe Franck Ferville. Il a développé depuis plusieurs années une pratique photographique spécialisée dans le portrait. Représenté par l’agence Vu depuis 1992, il publie ses portraits de personnalités du monde du cinéma, de la littérature ou des affaires dans la presse magazine.

 

La photographie de portrait est née presque en même temps que la photographie elle-même : la deuxième moitié du xxe siècle voit le boom de l’activité des laboratoires et des ateliers en ville pour fournir en tirages photographiques la bourgeoise urbaine qui s’est développée, dans le sillage de la révolution industrielle qui a modifié la société et favorisé l’émergence de nouveaux modes de production et de consommation. Ainsi la photographie de portrait se démocratise-t-elle, tel l’album de famille, représentation visuelle d’une classe sociale en devenir.

Depuis, le portrait est resté une pratique constante de la photographie, sans parler du selfie, devenu le roi des réseaux sociaux. Plusieurs photographes en ont fait leur marque de fabrique, depuis Nadar jusqu’à Helmut Newton, en passant par August Sander, Annie Leibovitz ou Richard Avedon.

 

« Savoir dire les choses, mais en silence »

 

Franck Ferville par son fils © Franck Ferville

 

Franck Ferville nous raconte sa pratique, comment son « agitation » – sa « transe » – lui permet de vaincre sa timidité et crée sans qu’il le veuille une tension entre lui et son modèle pendant le peu de temps que dure une prise de vues. Pianiste classique de formation, il est venu à la photographie en présentant quinze portraits de musiciens, d’abord au Nouvel observateur puis à Christian Caujolle, fondateur de l’agence Vu dont il était également directeur artistique. C’est ce dernier qui le fait signer aussitôt un contrat avec l’agence. La carrière du photographe est lancée. Il a 27 ans.

Avec honnêteté, il évoque la façon dont il joue, ou non, de la couleur pour construire ses images. Il nous rappelle, comme Peter Lindbergh le fit au moment de sélectionner les images présentées en ce moment à Düsseldorf (exposition Untold Stories), que ses portraits reflètent autant son âme que celle des personnes qu’il photographie, qu’ils « ne sont qu’une succession d’autoportraits ».

Le portrait de la réalisatrice Alice Winocour est le point de départ de la discussion. Il nous fait entrer dans l’univers du photographe, fait de spontanéité et d’intériorité, entre l’étape de faire la photo et celle de l’éditer. « Faire une photo est important, mais savoir choisir la bonne photo l’est tout autant », précise-t-il. Il aime « contextualiser ses photos », créer un environnement pour « donner du sens ». « Il reconstruit la lumière » dans ses mises en scène, « quelque chose qui n’existe pas ».

 

Alice Winocour © Franck Ferville, agence Vu’

 

Ce qui frappe, c’est à quel point l’inconscient est à l’œuvre. Ce qui émeut, c’est de s’apercevoir que, finalement, la révélation de l’image se fait par surprise, dans le silence du photographe face à son écran, quand il découvre les images a posteriori. Il aime ce processus de l’attente et c’est cette phase de l’editing qui le satisfait le plus.

Évoquant le secteur en difficulté qu’est la presse, il explique l’enjeu de conserver une certaine signature tout en la faisant évoluer, alors qu’elle se confronte aux contraintes techniques de reproduction de couleurs sur ce type de supports. Pour lui, comme pour tous les photographes de presse, « la couleur est à la fois une contrainte et une nécessité ».

Il nous livre ainsi son regard sur ce qui différencie l’image en noir et blanc d’une photographie en couleur et rappelle qu’au-delà de la photographie de portrait, il s’attache à produire un travail qui sorte des limites de ce format, par le biais des respirations qu’il trouve lors de ses voyages à l’étranger, à Haïti, au Vietnam, aux Seychelles, qu’il ne qualifie pas « d’errances », mais dont on sent en effet la puissance de souffle et de méditation. Il se réjouit alors des « accidents du voyage », qui l’écartent de « l’épreuve » du portrait.

Nous vous laissons écouter sa voix et son interview complète pour le podcast « L’Œil écoute » sur Soundcloud ou sur Apple Podcast.

Notes :

1 Revue Papiers n° 21, p. 53-57, entretiens Raphaël Enthoven-Adèle Van Reeth, « Orwell, de Big Brother à Little Brother ».

2 Cf Comptes rendus des séances de l’Académie des sciences, 1839.

 

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