// Comment appréhender l’histoire récente de la photographie ? //


Faire le portrait de Frédérique Founès, c’est traverser le paysage de la photographie de ces dernières années.

Si sa trajectoire personnelle l’a menée du cinéma (sa passion) à la photographie, l’image est de fait toujours restée au centre de ses préoccupations et de ses activités. Depuis qu’elle a quitté les plateaux du 7e art, trop « impatiente » pour un milieu où le temps semble s’étirer à l’infini, puis l’univers des castings, lasse que sa formation en histoire de l’art ne lui soit pas d’une plus grande utilité, elle se consacre à l’image fixe. D’abord chez Magnum, alors à son apogée, puis aux galeries photo de la Fnac (la Fnac a ouvert sa première galerie photo permanente à Étoile en 1969, année même où furent créées les Rencontres d’Arles).

Dans cette décennie 1990-2000, les galeries Fnac font écho à la démocratisation du livre de photographie, désormais produit de masse, accessible à tous, matérialisé par le modèle porté par les éditions Taschen ou par le succès de la collection Photo Poche créée par Robert Delpire en 1982. Frédérique Founès expose alors avec une « immense satisfaction » un panel éclectique de photographes, de Man Ray à Hervé Guibert. Il faut alimenter la production d’expositions pour les soixante galeries photo de la Fnac, en privilégiant un équilibre entre les découvertes et les photographes stars.

Frédérique Founès aux côtés de Yannick Le Guillanton, Paris, mai 2020.
© Brigitte Trichet, Hemeria.
Interview à retrouver sur le podcast L’Œil écoute.

« Cette sensation de permettre à des gens qui n’étaient pas des initiés de découvrir, c’était un grand plaisir. […] Donner accès à une photographie à travers le livre, tout ce mouvement, […] ça a été une vraie ouverture vis-à-vis de cet art finalement assez peu populaire à l’époque. »

Frédérique Founès

Quand « les espaces commerciaux poussent les galeries photo », Frédérique Founès se décide à suivre Michel Christolhomme au sein de l’association des Petits Frères des pauvres. En charge des recherches de fonds, il développe des projets photographiques « pour sensibiliser le public à des causes sociales ». Pendant plus de sept ans, elle gère avec lui le montage de plusieurs projets phares, notamment l’exposition « Pauvres de nous » pour la mairie de Paris. Ils fondent également la galerie Fait&Cause, via la structure satellite « Pour que l’esprit vive », créée en 1932 par Armand Marquiset, fondateur des Petits Frères des pauvres. C’est pendant l’organisation d’une exposition du photographe Éric Dexheimer intitulée « Amours de vieux et vieilles amours » (livre éponyme paru en mai 2001 chez Alternatives) qu’elle se rapproche de l’agence Editing. Elle rejoint cette dernière quand Michel Christolhomme quitte ses fonctions, emportant dans ses bagages une stratégie qui fut résolument tournée vers la photographie.

L’aventure Editing dure une dizaine d’années. Dans cette décennie 2000, Frédérique Founès est confrontée aux conséquences de l’arrivée du numérique qui conduit à la fermeture de l’agence en 2007. Avec Marie Karsenty, en charge des archives chez Editing, et un petit capital de départ, elle forme alors un duo très expert, bien entouré, « un cumul de plusieurs petites entreprises qui se fédèrent » : Signatures voit le jour, se construisant petit à petit, sur la base de coups de cœur ou d’amitiés photographiques.

Signatures et la presse écrite

L’année 2007 est aussi celle du lancement du premier iPhone. Alors qu’il n’a pas encore remplacé les appareils photo numériques, la presse titre déjà : « Tous journalistes ? », et le musée de l’Élysée à Lausanne inaugure l’exposition « Tous photographes ! ».

Dix ans plus tard, la révolution digitale a fait son œuvre. L’Internet mobile et l’usage massif des réseaux sociaux ont transformé le secteur des médias en modifiant la nature de leurs sources de revenus et les modes de lecture. Les photojournalistes et les agences ont subi de plein fouet les conséquences de cette reconfiguration. Le nouveau modèle économique de la presse a entraîné une baisse des dépenses iconographiques, et, si certains titres de presse, comme Le Monde, Libération, Le Figaro, commandent encore des reportages à des photographes, la plupart s’appuient aujourd’hui sur les grandes agences filaires, comme l’AFP ou Reuters. Ces dernières peuvent, grâce à une massification des flux, leur proposer des prix très concurrentiels via des abonnements donnant accès à x images par mois, tout en ayant des moyens financiers qui leur permettent de commander des reportages de grande qualité à des photographes partout dans le monde.

CONFINEMENT, JOUR 14, CORBEILLE DE FRUITS. TOULOUSE, 31 MARS 2020 © ARNO BRIGNON / SIGNATURES

La concentration des agences est donc à double tranchant et porte en elle le risque d’une « normalisation du regard » : fini le temps d’une garantie de publication par un média qui permet d’assurer la prise de risque du photographe au moment de s’envoler pour un projet. Les photographes partent à leurs frais et, à leur retour, vendent parfois leurs reportages en dessous de leur coût de production. Et, dans le même temps, les grosses agences sont devenues des donneurs d’ordre et imposent un regard à l’ensemble du monde.

« La production des photographes qui travaillent avec la presse a énormément baissé. Et ce n’est pas une bonne nouvelle. L’autoproduction coûte cher. Être photographe, c’est un engagement, et c’est rémunérateur chez certains, mais c’est quand même économiquement un choix très difficile. »

Frédérique Founès

Se fédérer pour se faire entendre

La création du CLAP en février 2019 (Comité de liaison et d’action pour la photographie), association lancée par les agences Vu’, Tendance Floue, Modds et Myop avec Signatures, permet de faire contre-poids à cette suprématie en portant une voix commune auprès des instances gouvernementales pour défendre les droits des photographes face à la presse, qu’il s’agisse des délais de paiement ou du respect des droits d’auteur.

Interrogée en avril 2019 par Ericka Weidmann, Frédérique Founès précisait ainsi : « Le CLAP est né de la difficulté des agences, collectifs, photographes et structures diverses à être payés dans des délais légaux par la presse. »

Signatures et les autres agences du marché

Signatures s’appuie sur d’autres agences auxquelles elle confie ses fonds pour les distribuer à l’international. Le fait que chaque pays ait un marché bien spécifique, lié notamment à des éléments culturels, affecte la capacité des travaux photographiques à s’adapter à une utilisation sur d’autres marchés. Par ailleurs, avec la dégradation des revenus des agences auprès de la presse, et la baisse de la production des photographes ou leur réorientation vers une pratique plus personnelle, Signatures a dû s’adapter et élargir le champ de ses domaines d’intervention. Son développement s’est axé sur la recherche d’une pluridisciplinarité, autour de métiers complémentaires, avec, en ligne de mire, le « nerf de la guerre » et la quête de nouveaux revenus, en particulier auprès du corporate. Signatures s’est également orienté vers l’ingénierie culturelle avec l’organisation d’expositions, de projets collectifs, pour lesquels l’agence bénéficie de financements privés ou de subventions publiques, selon les sujets. Surtout, en 2018, Signatures a investi un lieu dans le 11e arrondissement de Paris, pour accueillir à la fois ses bureaux et une galerie, qu’elle laisse disponible à la location. La vente des tirages est ainsi un plus et vient compléter les autres activités de l’agence.

« C’est un virage que prennent de nombreuses agences, qui correspond à une réalité économique. Tout un pan de la photographie de news ayant disparu avec le numérique. »

Frédérique Founès

Qu’est-ce qui caractérise les photographes de Signatures ?

D’abord l’éclectisme des regards, une même démarche tournée vers l’écriture photographique, des projets travaillés sur le long terme, un ADN résolument documentaire. Frédérique Founès souligne avec justesse que les books exposés en ligne sur le site de l’agence sont révélateurs de l’évolution de notre société en même temps qu’ils retracent l’histoire des photographes. Que certains sujets anciens seraient traités bien différemment s’ils étaient traités aujourd’hui. Les codes plus classiques du reportage ont fait place, peu à peu, à une approche plus personnelle, plus plastique, plus esthétique, même si tous restent de véritables « miroirs de la société ».

« On ne vend pas des images. On collabore avec des auteurs pour les diffuser, les rendre visibles et pour créer une économie qui soit bénéficiaire pour l’agence et pour eux. […] On aime les gens qui s’interrogent sur la société contemporaine. […] Ça peut être fait de façon très diverse. […] Les sujets sont les miroirs de la société. […] Les photographes sont perméables à l’évolution de la société, de l’art, de nos regards. »

Frédérique Founès

Les photographes et le confinement

UN JEUNE GARCON DE HUIT ANS SE DÉGUISE EN COWBOY CHEZ LUI. DEPUIS LE 16 MARS 2020, LES ÉCOLES SONT FERMÉES ET DEPUIS LE 17 MARS, TOUS LES FRANÇAIS SONT CONFINÉS POUR FAIRE FACE À L’ÉPIDÉMIE DE CORONAVIRUS. ROUEN (FRANCE), 31 MARS 2020 © FLORENCE BROCHOIRE / SIGNATURES

Si les photographes ont fait des images pendant cet état d’urgence qui a surpris autant par sa soudaineté que par son ampleur – un « temps suspendu » –, il reste encore à structurer le travail et à nourrir les projets sur le long terme. Les conséquences du confinement sur les revenus des photographes ont été immédiates, mais leur créativité est restée vivace pour enregistrer des traces de cette période exceptionnelle dont l’impact social à venir sera sans doute un des sujets phares à sortir des boîtiers.

« Les photographes qui travaillent sur la crise du Covid se sont retrouvés dans une situation très particulière. […] C’est une crise soudaine, tout le monde s’est mis à travailler dans l’urgence, on le voit dans les productions, ils ont plutôt travaillé sur des séries d’images que des sujets, tout en restant dans leur écriture photographique. »

Frédérique Founès

Du côté des reportages, Yohann Rousselot a ainsi continué à documenter la situation en Inde, où il vit depuis plusieurs années, pendant que Raphaël Helle s’attachait à donner un visage à ceux qui n’avaient pas d’autres choix que de continuer à travailler pour alimenter les confinés. Florence Brochoire, quant à elle, a documenté la vie quotidienne d’un EHPAD et s’est intéressée aux contraintes imposées aux familles en charge de s’occuper à temps plein de leurs enfants déscolarisés.

PROTECTION CONTRE LE CORONAVIRUS. HÔTESSE DE CAISSE AU SUPER U DE BESANÇON, 18 MARS 2020
© RAPHAËL HELLE / SIGNATURES 

D’autres se sont attachés à photographier leur quotidien, en quête d’une simplicité formelle, tels Bernard Le Bars avec ses photographies de la vie du petit village breton où il était confiné, ou Arno Brignon et son carnet familial de confinement associant scènes de vie, étrangetés, objets usuels et récit écrit à la première personne. Une immersion dans un monde intérieur et intime. Le dernier jour, il raconte : « C’est la première fois que je me force à écrire de façon régulière, la première fois aussi que j’écris en direct, la première fois aussi, qu’en dehors des commandes, je travaille en numérique. Presque une révolution pour moi ! »

D’autres photographes sont restés dans la continuité d’une pratique plus plasticienne, tout du moins, une pratique où le réel était traité moins frontalement. Ainsi de Michel Séméniako et de ses déambulations, traces figuratives laissées sur l’asphalte, exprimant les signes d’un nouveau langage ou les derniers signes de vie d’un monde disparu. Joanna Tarlet Gauteur, avec sa série Covid 19, nous emmenait « perdre la tête pendant le confinement ». Se mettant en scène face à l’objectif, elle apparaît muette, la bouche dissimulée par divers objets empruntés à la vie de tous les jours. Reste alors son regard presque humanoïde qui nous fixe avec intensité. Florence Levillain offrait, quant à elle, avec sa série « Effets secondaires » des clichés teintés d’humour et d’incongru où le dehors fait sa percée dans le dedans, et qui racontent comment le quotidien de l’enfermement est détourné pour ne pas rester emprisonné par lui.

MASQUE EN FLEUR PENDANT LA CRISE SANITAIRE DU COVID 19. UNE FAÇON D’EXPRIMER LE BESOIN QUE TOUT CELA S’ARRÊTE.
© JOANNA TARLET GAUTEUR / SIGNATURES
PERDRE LE TÊTE ET NE PLUS SAVOIR À QUEL MASQUE SE VOUER PENDANT LA CRISE SANITAIRE DU CORONAVIRUS
© JOANNA TARLET GAUTEUR / SIGNATURES
VIE QUOTIDIENNE DANS UN EHPAD PENDANT LE CONFINEMENT LIÉ À L’ÉPIDÉMIE DE CORONAVIRUS. DEPUIS LE 17 MARS, LES VISITES AUX RÉSIDENTS SONT TOTALEMENT INTERDITES. LES SEULS CONTACTS HUMAINS QUI LEUR RESTENT SONT AVEC L’ÉQUIPE DE SOIGNANTS QUI PORTENT MASQUES ET GANTS. LES REPAS SE FONT EN CHAMBRE : NI LE RESTAURANT NI LES PIÈCES COMMUNES NE SONT DÉSORMAIS AUTORISÉS. NORMANDIE (FRANCE), AVRIL 2020 © FLORENCE BROCHOIRE / SIGNATURES
© FLORENCE BROCHOIRE / SIGNATURES
DÉTRITUS, AUTOCOLLANT SMILEY ABANDONNÉ SUR LE TROTTOIR, SÉRIE DÉAMBULATIONS, JANVIER 2020
© MICHEL SÉMÉNIAKO / SIGNATURES

Vous l’avez compris, le véritable fil conducteur du parcours de Frédérique Founès est avant tout un intérêt pour le travail des artistes. Ce n’est pas pour rien que l’agence se présente comme une « maison de photographes ». Avec ses quarante et une signatures, ce sont « des histoires en images » qui nous attendent. De la même manière que Clément Bénech, dans son ouvrage Une essentielle fragilité, s’interroge sur le roman à l’ère de l’image, ces « récits-photos » sont des « objets » esthétiques qui confrontent la photographie à sa propre identité, entre fiction et réalité, entre imagination et représentation. Une signature est une « inscription qu’une personne fait de son nom (sous une forme particulière et constante) en vue de certifier exact ou authentique, ou d’engager sa responsabilité ». Les deux fondatrices ont fait un choix éloquent pour le nom de leur agence…


Signatures, 70, rue Jean-Pierre-Timbaud, 75011 Paris – www.signatures-photographies.com

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